Elles sont cachées.
Consommatrices, racisées, travailleuses du sexe, trans, exilées, mères. Ou plusieurs de ces choses à la fois, sans que l’on sache bien comment nommer ce que cela fait, de porter tout ça dans un même corps, dans une même nuit.
Le sans-abrisme a un visage dans l’imaginaire collectif. Ce visage est masculin. Il est assis sur un banc, une canette à la main, ou debout à un carrefour avec un carton. Il est visible parce qu’il occupe l’espace public sans se cacher. Il est comptabilisé, photographié, cité dans les rapports.
Les femmes, elles, ne dorment pas là où on les cherche.
Elles dorment dans des parkings, dans des voitures, dans des halls d’immeuble, dans des lits qu’elles n’ont pas choisis, chez des hommes dont elles savent qu’ils leur feront payer le gîte d’une façon ou d’une autre. Elles se cachent pour dormir. Elles dorment cachées parce que l’absence d’un chez-soi, pour une femme, c’est une exposition permanente à la violence.
Alors elles disparaissent. Et leur disparition est prise pour une absence.
Pourtant, nous les croisons.
Dans les stations de métro, des squats parfois insalubres, dans les salles d’attente des CPAS, aux abords des gares. Dans les files d’attente des distributions alimentaires, où elles se tiennent souvent en retrait, discrètes. Parfois entourées d’hommes, non par choix, mais par calcul de survie. Se protéger en s’exposant autrement. Troquer une violence contre une autre, plus prévisible, plus négociable.
Elles aussi consomment : De l’alcool, des opioïdes, des benzos, du crack. Mais une femme qui consomme ne se voit pas de la même façon qu’un homme qui consomme. Elle cumule les stigmates.
Au premier stigmate lié à la consommation, s’ajoutera le stigmate du rôle socio-culturel qu’on leur énumère depuis leur enfance.
“Les femmes qui consomment des drogues sont davantage stigmatisées que les hommes parce qu’elles sont perçues comme contrevenant à leurs rôles de genre, tels que les rôles sociaux actuels ou futurs attendus en tant que mères et soignantes.” 1
Elles se méfient.
Et puis elles se méfient, des services sociaux, des travailleurs, des institutions, même lorsqu’elles sont portées par des femmes. La méfiance ne s’arrête pas au genre de l’intervenant. Elle est plus profonde, plus ancienne. Elle vient de loin, de violences institutionnelles passées, de signalements qui ont précédé des séparations, de mains non-tendues qui ont fini par se tapir.
Et puis il y a cette peur particulière : la peur de perdre ses enfants. Une mère qui consomme, qui dort dehors, qui survit dans les interstices de la ville, sait ce que cela signifie pour son dossier. Elle sait comment elle sera lue, catégorisée, évaluée. Alors elle se tait. Elle se cache encore plus. Elle refuse de l’aide, non par inconscience, mais par lucidité.
Nous appelons cela de la « résistance à l’accompagnement ». Elles appellent cela de la prudence.
Il y a aussi le corps.
Un corps de femme en rue est un corps en danger constant. Il saigne chaque mois, sans endroit pour se laver, sans serviettes, sans intimité. Il est exposé à des agressions sexuelles que les statistiques ne capturent qu’en partie, parce que les victimes ne signalent pas. A quoi bon, quand on n’a pas d’adresse, pas de papiers, pas de statut qui vous rende crédible, quand on consomme et que cette consommation suffira à invalider votre parole avant même que vous ayez fini de la prononcer ?
Nous avons des mots pour tout ça dans nos rapports. « Publics à besoins spécifiques. » « Vulnérabilités croisées. » « Profils complexes. » Mais ces mots ne disent rien de ce que c’est, de vivre dans un corps de femme précaire dans une ville qui vous ignore.
Malgré tout, elles s’entraident.
Il y a des choses que les rapports d’activité ne savent pas écrire.
Dans les campements, dans les couloirs d’immeubles occupés, dans les chambres partagées à quatre ou six ou plus, une femme sort affronter nos administrations pendant qu’une autre garde les enfants. Sans contrat, sans protocole. Elles savent quel guichet est tenu par quelqu’un de moins hostile un mercredi matin, dans quelle pharmacie on peut obtenir des protections hygiéniques sans avoir à s’expliquer, où se trouve le médecin qui ne juge pas.
Ces savoirs circulent entre elles, transmis à voix basse dans une salle d’attente, glissés dans la main comme on glisse un billet. Précieux, fragiles, vitaux. Elles ont la mémoire des unes et des autres. Cette solidarité n’est pas idyllique : elle est abîmée parfois par la fatigue, la méfiance qui revient, les concurrences que la survie crée.
Alors qu’est-ce qu’on fait ?
On commence, peut-être, par admettre qu’il reste énormément à construire. Que les quelques espaces dédiés aux femmes dans certaines associations sont précieux et insuffisants à la fois. Précieux parce qu’ils existent. Insuffisants parce qu’ils restent des exceptions dans un système construit pour d’autres.
On continue à tenir ces espaces-là. On les défend. On les élargit.
À Ixelles, les travailleuses du Projet Lama ont inventé quelque chose.
Elles l’ont appelé LAMAZONE.
Un espace communautaire destiné aux femmes et aux minorités de genre confrontées aux assuétudes — pas un dispositif, pas un programme, pas une « prise en charge ». Le constat est simple et têtu : les structures ambulatoires accueillent encore proportionnellement peu de femmes, alors même que leurs réalités sont spécifiques, souvent marquées par la stigmatisation, les violences de genre, les enjeux de santé sexuelle, de parentalité, d’isolement. LAMAZONE part de là. De la prudence de ces femmes, de leurs stratégies d’évitement, de la méfiance légitime qu’elles opposent aux institutions — et tente de créer des ponts, depuis un cadre perçu comme plus sécurisant, notamment grâce à sa localisation à distance des lieux de consommation. Un espace où elles peuvent exister autrement que comme des « cas », des « profils », des « bénéficiaires ». Où elles peuvent se retrouver entre elles, accompagnées depuis la proximité du lien plutôt que depuis la hauteur du soin. Où il est parfois possible de s’extraire un instant du combat journalier pour vivre autre chose — une balade, une sortie culturelle, un moment de partage. Des expériences qui offrent un cadre pour se rencontrer autrement, créer du lien et se percevoir au-delà du prisme de l’addiction.
Ce n’est pas grand-chose, dirait-on. Mais c’est peut-être là que tout commence ; un espace « safe », sans jugement, permettant aux participantes de se retrouver, de partager leurs expériences et de renforcer leur estime de soi. Un espace qui réunit, relie, répare. Un espace qui donne forme à ce qui n’avait pas encore de mot et rend visible ce qui était resté en silence.
Lamazone: « c’est là ma zone ».
Comme un espace où reprendre pied. Comme un nom qui dit, déjà, quelque chose de la force que cela demande, d’être là, d’avoir tenu, de continuer.
Nous avons encore beaucoup de travail à faire.
Au niveau institutionnel, au niveau politique, au niveau de nos propres réflexes. Nous devons apprendre à chercher celles que le système ne cherche pas. À aller vers elles sans apporter des solutions toutes faites. À accepter que la méfiance qu’elles nous témoignent est légitime, et qu’il faudra du temps, beaucoup de temps, pour qu’une confiance se construise.
Il faut aussi nommer ce qui précède. La rue, pour beaucoup d’entre elles, n’est pas un point de départ — c’est une conséquence. Derrière la consommation, derrière la porte claquée, il y a presque toujours une violence. Conjugale, intrafamiliale, institutionnelle, répétée. Nous aurions tort de traiter l’addiction et le sans-chez-soirisme comme des causes, quand ils sont si souvent des cicatrices.
Tant qu’il y aura des femmes qui se cachent pour dormir à Bruxelles et partout ailleurs, tant qu’il y aura des mères qui choisissent l’isolement plutôt que de risquer leurs enfants, tant qu’il y aura des femmes racisées et exilées pour qui chaque porte fermée en dit plus que tous nos discours sur l’inclusion, nous n’aurons pas fini. Le travail continue.
